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Bananier Bleu : Pour le public guadeloupéen, d’abord quelques
mots sur vos débuts musicaux…
Eddie Palmieri : Hé bien, en fait j’ai
découvert la musique enfant alors que je vivais à Harlem.
Mon frère Charlie, qui était de 9 ans mon aîné
fut celui qui, le premier, m’a donné envie de jouer. Ce fut
lui ma source d’inspiration première. Donc j’ai commencé
à jouer avec lui, et puis après j’ai continué
avec l’orchestre de mon oncle. A huit ans, j’étais
déjà au piano. A onze ans, j’ai ensuite pris des cours
avec le professeur de musique de mon frère qui avait son étude
au Carnegie Hall. A l’époque, j’ai d’abord démarré
sur des rythmes typiquement portoricains, mais j’ai également
eu une formation de musique classique, tout en continuant toujours la
musique populaire.
LBB : Une caractéristique de votre
musique est la prédominance du rythme, celui-ci étant soutenu
en particulier par les percussions afro-cubaines, les soufflants, et votre
manière tonique de jouer du piano. On vous appelle d’ailleurs
« el que rumpe las teclas » (celui qui casse les
touches)…
EP :(Rires). Ah, vous savez, la musique que je joue
prend ses origines dans les années cinquante à Cuba. Elle
a ensuite eu une dimension afro-caribéenne notamment avec les apports
portoricains qui ont encore amené du mouvement, et puis il y a
eu aussi les percussions d’origine africaine. Après je suis
entré dans le monde du latin jazz, mais j’ai toujours privilégié
une musique dansante, car sachez le bien, on peut aussi danser le latin
jazz ! Quant à ma façon de jouer du piano, elle me vient
de mon frère Charlie, mais aussi des pianistes cubains des années
cinquante et soixante !
LBB
: Vous avez amené en particulier une section de cuivres basée
sur des trombones, en lieu et place des trompettes ou des violons.
EP : Oui, cela c’était à l’époque
de la Charanga et de la Pachanga cubaines. Les trombones ont permis de
donner à ces musiques un son particulier et distinct jusqu’à
alors inconnu, et surtout beaucoup plus de puissance. Et le public a beaucoup
apprécié.
LBB : Votre parcours musical est un aller
retour permanent entre la salsa et le latin jazz. Comment expliquer cela
?
EP : Hé bien, c’est parce que c’est
la même structure que j’utilise pour les deux. Cette structure
est destinée à une chose : faire danser ! Pour la salsa,
elle peut par exemple être valorisée par un chanteur. Pour
le latin jazz, l’accent sera plus mis sur les harmonies ou les mélodies.
Et avec l’ajout des percussions, l’ensemble prend encore du
relief, et tout cela pour mieux danser ! En fait, tout ce que j’enregistre
est destiné à faire danser ! Tout cela repose donc sur une
sorte de « Mambo instrumental ».
LBB : Finalement, quelle est votre définition
du latin jazz ?
EP : Pour moi, c’est la rencontre, voire la
fusion du jazz avec les percussions et les patrons (ndlr : au sens, «
patrons » comme en couture…) rythmiques afro cubains qui sont
les plus excitants. On arrive à un niveau d’harmonie qui
donne une saveur nouvelle au jazz ! Ceci étant, il y a plusieurs
façons de jouer le latin jazz, mais en ce qui me concerne, je le
joue toujours pour faire danser.
LBB
: Quels sont les principaux musiciens de jazz qui ont influencé
votre musique ?
EP. : Oh, je peux citer en premier lieu Dizzie Gillespie
qui avec le percussionniste cubain Chano Pozo et des morceaux comme «
Manteca » dans les années 1947-48, m’a beaucoup marqué.
Et puis après il y a aussi eu l’influence de différents
artistes parmi lesquels les percussionnistes Mongo Santamaria, Cal Tjader,
Willie Bobo, Tito Puente bien sûr et aussi Machito. Et puis, il
y a eu aussi Tito Rodriguez au début avec la forme de latin jazz
connue comme étant le jazz afro-cubain. Tous, ils ont fait un travail
d’importance.
LBB : Que représente pour vous la
rencontre avec Tito Puente en 2000 sur le disque « Obra Maestra
»?
EP : Hé bien, mon frère Charlie fut
le pianiste de Tito Puente pendant quelques années, et ils ont
enregistré plusieurs types de latin jazz, avec ou sans vibraphone,
dans des petits groupes ou au contraire dans de grands orchestres. Ils
sont restés les meilleurs amis tout au long de leurs vies. Je n’avais
jusqu’ici jamais enregistré avec Tito Puente. Le moment était
donc arrivé pour nous de proposer cette « Obra Maestra ».
Et ce disque fut une réussite, mais suite à son opération
du fait de problèmes cardiaques, Tito est mort dans les deux semaines
qui ont suivi l’enregistrement du disque. Et nous n’avons
pas eu le temps de voyager et de jouer ensemble pour la promotion du disque…
LBB : Comment décririez-vous vos
deux dernières productions (La Perfecta II, 2002 ; Ritmo caliente,
2003) ?
EP : Oh, elles représentent une compilation
où je redonne vie au son et à certaines compositions de
la Perfecta originale, ainsi qu’au numéro des deux trombonistes
de l’époque qui sont morts aujourd’hui, Barry Rogers
et José Rodriguez. La sortie de ces disques a été
un succès, et j’ai été très content
de l’accueil qu’ils ont reçu en particulier dans toute
l’Europe. Et quand nous allons jouer en Europe, ce son de la Perfecta
II plaît tout particulièrement, comme ici à la Guadeloupe.
LBB
: Vous avez un parcours musical impressionnant. Plus de 40 années
de musique, une discographie qui comporte au moins 35 albums, pas moins
de 7 Grammy Awards ! Vous êtes l’un des derniers ambassadeurs
importants du latin jazz. Que souhaiteriez-vous transmettre à la
nouvelle génération de musiciens de Latin Jazz, ceux qui
vous appellent « Papa » ?
EP : (Rires). Vous savez, j’apprécie
beaucoup tout le bien qu’ils pensent de moi, mais à l’inverse,
j’ai beaucoup de respect, de confiance et d’orgueil pour ce
qu’ils font. En ce qui concerne les pianistes en particulier, j’ai
un immense respect pour des gens comme Chucho Valdes, Michel Camilo, Gonzalito
Rubalcaba, Danilo Perez, ou Hilton Ruiz. J’ai joué avec plusieurs
d’entre eux, et certains sont de vrais amis. Peut-être qu’un
jour il y aura des enregistrements communs… En tout cas, eux aussi
ouvrent la voie pour les plus jeunes qui viennent derrière.
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