| Dans un éditorial
précédent, j'analysais le silence comme "valeur positive"
dans le discours musical. Cette importance donnée au silence valait
pour une approche de la musique dans son aspect communicationnel. En effet
tout discours, musical ou verbal, doit ménager des césures,
des pauses, des respirations s'il veut communiquer efficacement. Sa compréhension
est liée à la clarté, et à la façon
dont les idées sont exposées et enchaînées
les unes aux autres. Néanmoins certains discours peuvent faire
l'impasse sur les respirations quand leur production s'apparente à
une performance. C'est le cas d’un saxophoniste américain
dont l’originalité du jeu est justement basée, (comble
pour un saxophoniste) sur la quasi-abolition de la respiration.
Il m’a paru intéressant d’analyser d’une part,
les composantes esthétiques d’un jeu que la prise de risque
permanente ancre dans une forme d’audace, mais aussi, et à
partir de cette analyse, de questionner dans d’autres pratiques,
(musicales et plastiques) le statut de l’audace en tant que démarche
artistique.
Né à Détroit en 1969, James Carter est depuis un
certain temps déjà, et ce malgré son jeune âge,
une figure incontournable de la scène jazz mondiale. Sa vélocité,
sa maîtrise technique et son jeu favorisant la prise de risque maximale
ont enthousiasmé plus d'une oreille.
La performance de James Carter (car c’est de cela qu’il s’agit)
est de proposer un espace sonore extrêmement dense aux formes les
plus diverses. La matière sonore est pâteuse : bec ouvert,
anches molles, le son est malléable à volonté et
l'accès à tous les registres de l'instrument facilité.
Ses solos sont des sortes de "endless time", avec d'interminables
codas (1) (dont certaines donnent l'impression de commencer un nouveau
morceau). Bien entendu, l'homme a beaucoup de choses à dire et
son discours est extrêmement varié. La caractéristique
de sa forme est justement d'être protéiforme. Aucune assurance
pour l'auditeur d'entendre se développer une phrase sans qu’elle
soit détournée harmoniquement ou rythmiquement. Nous sommes
de facto inscrits dans une attente de l'inattendu où tout semble
possible.
Outre l’extrême difficulté technique que représente
l’exécution de chacun de ses morceaux, ce qui frappe tout
d’abord l’oreille, c’est la façon dont J.Carter
travaille la matière sonore. Elle se situe littéralement
à l’inverse d’une matière qui serait désincarnée.
Matière que l’on pourrait entendre, par exemple, dans l’exécution
des musiques dites «classiques».
Dans l’exécution de ces musiques en effet, la seule latitude
donnée à l’instrumentiste, ou au chef d’orchestre
pour de possibles adaptations, n’intervient que dans l’espace
restreint de l’interprétation des tempi et des nuances. En
règle générale, le son de l’instrumentiste
doit être droit c’est-à-dire le plus épuré
possible. Mêlé à d’autres, il participe à
l’édification d’une musique pré-écrite
dont les caractéristiques de musicalité dépendent
du son de l’ensemble, mais aussi de l’écriture même
de l’œuvre.
Chez le musicien de jazz, la musicalité est étroitement
liée à la sonorité de l’instrument. Elle est
littéralement dans le son, elle fait partie du son. Et ce qui est
développé chaque fois que l’on entend un soliste de
jazz n’est pas le résultat de la lecture d’une partition,
le plus souvent le thème est appris par cœur et il n’y
a pas de partition. Ce qui se développe doit être inventé
à chaque fois dans un déchiffrement perpétuel de
ce que l’on pourrait appeler la partition intérieure. Les
qualités musicales dépendent donc, à la fois de la
façon particulière dont l’instrumentiste prend de
la distance vis-à-vis du thème, et de la singularité
qui le caractérise quant au traitement de la matière sonore.
L’expressionnisme et parfois le lyrisme dont fait preuve James Carter,
donnent la sensation que cette matière est véritablement
un matériau qu’il forge. Le son n’est jamais droit.
Il est martelé, déformé, étiré dans
sa hauteur comme dans son timbre jusqu’à la limite de la
rupture, à tel point qu’on pourrait se le représenter
comme un objet, une chose mouvante se déployant dans un espace
tridimensionnel.
Ce son véhicule certes des notes, mais il le fait toujours dans
un rapport de distanciation, comme si l’on pouvait séparer
d’une part la matière sonore, et d’autre part la note
émise. Comme si la note n’adhérait plus au son, et
n’était plus qu’un épiphénomène
du son tant elle est chargée de la présence de ses harmoniques
(2) : La matière du son excède le simple son de la note,
et cette dernière ne semble jamais être délibérément
émise, mais audible presque’ accessoirement dans la transpiration
de la matière.
Il me semble retrouver ce même phénomène en peinture,
par exemple, dans la série des « women » de De Kooning.
L’intérêt de ces peintures réside, non pas tant
dans l’image de la femme que donne le peintre, ni même dans
la façon dont il les peint mais dans le rapport qu’entretient
la matière avec la forme. On pourrait même dire le rapport
qu’entretient la matière avec l’élaboration
de la forme. C’est-à-dire la façon particulière
avec laquelle finalement le sujet est rendu visible, à l’occasion
d’un travail de la matière. Comme si, le souci premier était
d’abord de rendre présent la matière, littéralement
de la présenter.
Ce rapport de distanciation que maintient J. Carter entre le son et l’audibilité
de la note, on le retrouve à une autre échelle dans son
approche générale du fait musical.
Son jeu véhicule une conception de la musique non pas définie
comme une succession d’accords sur lesquels prendrait appui l’improvisation,
mais délibérément comme des champs successifs de
possibles.
Ses solos ne sont donc pas le fait d’un simple développement
linéaire d’une ligne mélodique ou d’une grille
harmonique. Nous avons vu précédemment combien ses codas
avaient tendance à déborder du cadre, et à devenir
des solos supplémentaires. Il faudrait plutôt entendre ses
interventions comme la mise en présence simultanée de champs
où s’entrecroisent, se construisent et se déconstruisent
des possibles différents. On pourrait les visualiser en pensant
par exemple aux dripping de Pollock. Comme les différents espaces
de coulures (de couleur différente) qui se superposent, James Carter
met en place des systèmes de logique chaque fois différents,
mais dont on ne peut que supposer l’entière progression.
Les phrases musicales s’enchaînent ou plutôt s’imbriquent
les unes dans les autres développant chacune une logique qui leur
est propre. Des nœuds de fixation agissent comme là où
dans les peintures de Pollock le pot percé s’arrête.
Ils ménagent des passages entre les différentes phrases,
ou bien sont, quand la matière s’épaissit, des zones
de départ pour un nouveau trajet. Ce que l’on entend alors
n’est pas seulement une variante du thème, ce n’est
pas non plus une seule ligne ou un seul chemin dont on suivrait avec attention
les détours. C’est plutôt un objet complexe, épais,
une forme d’une extrême variabilité dont le développement
procèderait davantage du rayonnement que du cheminement.
La question de la distance est, on le voit, une question majeure dans
le traitement du sujet, qu’il soit plastique ou musical. Elle est,
en ce qui concerne le jazz, une des questions qui fonde la pratique et
qui a valeur diacritique.
Dans son discours musical James Carter nous propose également,
et de façon toujours transversale, des relectures stylistiques
et esthétiques dans des compartiments de jeu extrêmement
varié. Comme le ferait Andy Warhol ou Martial Raysse il se sert
de matériaux culturels ready made dans une sorte d’esthétique
citationnelle pour créer quelque chose de nouveau. Mais au-delà
de cette attitude post-moderniste qui relève plus du jeu que d’un
réel questionnement, il convient de se demander si la pratique
qui est la sienne, et qui repose en grande partie sur sa capacité
permanente à prendre des risques et à poser l’audace
comme un parti pris esthétique, peut servir une réelle démarche
artistique.
Dans un entretien accordé à Marc Jimenez pour les cahiers
de l’IRCAM (3) et à propos des « zones de défi
» que constituaient les correspondances entre les arts, Guy Scarpetta
pose « …l’histoire de la modernité, à
l’exception des regroupements stratégiques des grands mouvements
avant-gardiste… » comme « ...l’histoire d’une
spécification. Chaque art recherchant sa spécificité
de façon plus radicale (4). » Il poursuit en notant que «
Lorsque la peinture se ramène au monochrome blanc, la musique aux
plages de silence de John Cage, la poésie aux trois ou quatre mots
dispersés sur la page blanche, il est impossible d’être
plus radical,(…) et d’aller plus loin dans cette logique.
(5)» Plus loin qu’une simple esthétique citationnelle,
le nouveau défi à relever selon Scarpetta, serait de l’ordre
de « l’interrogation des intersections, des confrontations
des zones où les arts différents peuvent se défier
et se contaminer. (6)»
Il paraît évident que depuis longtemps, certaines pratiques
ont intégré ces problématiques. Il n’y a qu’à
voir le travail scénographique de Bob Wilson ou les films de Peter
Greenaway pour comprendre comment le pictural se mêle au théâtral
et au filmique.
Actuellement les œuvres se déclinent de plus en plus sous
la forme multimédia, mais ceci ne garantit pas nécessairement
une prise de risque particulière. Ce qui, à mon avis constitue
une des composantes majeures d’une esthétique actuelle, c’est
la présence de l’humour dans l’œuvre. Et dans
ce registre je voudrais m’arrêter sur le travail pictural
de Thierry Alet.
Jeune plasticien guadeloupéen (qui doit avoir le même âge
que James Carter) ayant pris le parti de vivre à New York pour
développer son travail. Thierry Alet propose des peintures dont
l’une des facettes est de faire souvent preuve d’humour et/ou
d’une certaine provocation. Deux aspects de sa pratique me semblent
significatifs du thème que nous abordons ici : L’humour et
l’audace.
Le premier aspect, relatif à l’humour, correspond à
une période de son oeuvre où il réalise une série
de peintures représentant chacune une tête fendue d’un
large sourire. Ces têtes sont peintes sur de grandes toiles carrées
non préparées, dans une facture très libre et avec
une grande économie de moyen.
Ce qui déroute le spectateur au premier abord c’est le rapport
de proportion entre la bouche et le reste de la tête. Cette bouche
largement ouverte occupe exagérément la surface du visage,
et exprime un sourire niais qui semble résulter d’un morphing
surdimensionné.
Dans un premier temps ces toiles donnent envie de sourire. Mais petit
à petit le doute et l’embarras s’installent au point
qu’on finit par se demander si en fait d’un sourire du spectateur
en face de ces toiles, ce n’est pas l’inverse qui se produit.
Bien vite, en effet, nous ne rions plus tant l’exagération
quasi-paroxysmique de cette figure la fait apparaître comme une
sorte de rictus inquiétant. Manifestement ces têtes qui rient
n’ont pas été peintes dans le seul but d’amuser
la galerie. Bien au contraire, quand on analyse leur facture, on remarque
qu’elles sont traitées de façon très distanciée.
La matière de la couleur est assez sèche, presque à
la limite d’un « graphisme pictural », le tout brossé
sans superposition de couches. De plus le dessin de la tête occupe
la quasi-totalité de la toile, elle-même de grand format
(200 x 200cm environ). Il en résulte une ambiguïté
entre l’extrême prégnance de ces figures du rire, et
le détachement avec lequel elles apparaissent sur la toile. Comme
si, dans le même temps qu’elles se montraient avec évidence,
elles offraient une forme de résistance à toute réduction
simpliste de leurs enjeux.
Le deuxième aspect de la pratique de Thierry Alet que je voulais
aborder concerne l’exposition qu’il a réalisée
à Paris, à la Galerie JM Art, rue Quincampoix pendant les
mois d’octobre et de novembre 2002. Cette exposition intitulée
« La Guerre » met en scène des peintures manuscrites
d’après les discours de Georges W. Busch et de Oussama Ben
Laden ; discours prononcés lors des évènements du
11 septembre 2001. Les textes des discours sont peints en rouge ou inscrits
dans la matière rouge de la toile. Mais ils ne contentent pas de
remplir tout l’espace de la toile. Ils débordent du cadre
et se répandent sur les murs de la galerie comme autant de lignes
d’écritures sans fin, comme un geste qui ne se résoudrait
pas à circonscrire son développement à l’intérieur
d’un schéma spatial défini.
Dès 1999, Thierry Alet réalise plusieurs fresques manuscrites
dans la ville de Fort-de-France en Martinique. Il recopie sur des murs
désaffectés de la ville ou de maisons abandonnées,
des portions de textes du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé
Césaire. Mais il ne reste pas fidèle à la mise en
page et à l’espacement des mots entre eux. Il opère
une suppression systématique des blancs qui séparent ordinairement
les mots, annule les respirations entre les lignes, entraînant ainsi
une incapacité à lire les textes.
Acte subversif s’il en faut, il s’approprie un matériau
culturel ready made fort (il fera de même pour Pigments de Léon
Gontrand Damas) qu’il présente non pas comme un acte littéraire,
mais d’abord comme un acte pictural. Les mots (mais le sont-ils
encore) recouvrent les murs dans une scansion de la couleur qui replace
le texte comme simple prétexte à la peinture. Comme ces
peintures occupent de grands espaces, le texte perd de sa logique linéaire
pour n’être qu’une succession dense de signes. Et l’expérience
d’un tel espace se situe d’emblée comme l’appréhension
d’un champ à la lecture multidirectionnelle que d’une
lecture unidirectionnelle d’un déploiement linéaire.
En conclusion, et en réponse au questionnement de l’audace
comme possible fondement d’une démarche artistique, il apparaît
difficile de conférer une quelconque valeur artistique à
un comportement qui ne peut être que contextuel. L’acte, l’attitude,
la posture audacieuse ne l’est que par rapport à une donnée
précise ou à un contexte identifiable. La portée
des œuvres qu’expose Thierry Alet serait nulle si les tours
du World Trade Center étaient encore debout. La prise de risque
permanente de James Carter n’en sera plus une dès qu’un
autre saxophoniste aura repoussé les limites qu’il avait
atteintes.
L’audace n’est donc pas une valeur en soi. Tout au plus peut-elle
fonctionner comme valeur ajoutée de l’œuvre dans un
contexte historique et politique donné. Elle peut qualifier des
attitudes ou des comportements qui n’auront de toute façon
qu’une pertinence limitée dans le temps et dans l’espace.
Là où semble-t-il, l’audace peut constituer un élément
de permanence de l’œuvre c’est quand elle apparaît
dans l’œuvre sous forme d’énigme. C’est-à-dire
sous une forme de résistance irréductible de l’œuvre
à toute analyse ou à tout détournement.
C’est le cas par exemple du sourire de La Joconde dont la nature
mystérieuse interroge le regard et d’une certaine manière
empêche que l’on puisse tomber d’accord à son
propos. C’est le cas du Sacre du Printemps de Stravinsky dont la
création en 1913, provoqua l’émeute chez un public
qui ne comprenait pas « pourquoi le compositeur avait abandonné
l’imagerie fantastique de L’Oiseau de feu et de Petrouchka
(1911), au profit d’un horrible primitivisme (7). »dont la
rapide transformation esthétique et stylistique entre 1911 et 1913,
intrigue encore aujourd’hui. C’est le cas également
de certains tableaux de Renoir dont ceux visibles au musée de L’Orangerie
où les parties les plus belles sont celles qui semblent ne pas
avoir été vraiment « peintes. Le cas de toutes ces
œuvres ou portions d’œuvres qui semblent s’être
constituées par delà le geste créateur, comme une
sorte d’occurrence inéluctable.
(1) Mouvement sur lequel s’achève un morceau de musique.
Petit Robert.
(2) En acoustique, le son harmonique est un son supplémentaire
dont la fréquence est un multiple entier de la fréquence
fondamentale. Petit Robert.
(3) In «InHarmoniques » n°5, d’un art à l’autre
les zones de défi , ouvrage collectif, IRCAM, Centre Georges Pompidou,
éd. Christian Bourgeois, juin 1989.
(4) Marc Jimenez, « Entretien avec Guy Scarpetta », in InHarmoniques
n°5, IRCAM, Centre Georges Pompidou, éd. Christian Bourgeois,
juin 1989.
(5) Ibid.
(6) Ibid., p.11.
(7) Jann Pasler, « Musique et spectacle dans Petrouchka et Le Sacre
du printemps », in InHarmoniques n°5, IRCAM, Centre Georges
Pompidou, éd. Christian Bourgeois, juin 1989.
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