| Le
Bananier Bleu : Le concert d'hier était vraiment fantastique !
Et une chose est évidente, vous avez toujours l'air heureux quand
vous jouez.
Mike Stern : Merci beaucoup. J'aime jouer… en fait,
j'adore jouer ! Et particulièrement quand la section rythmique
est bonne. Quand les musiciens avec qui je joue sont bons. Et là,
Richard Bona est affolant. Quant à Lionel Cordew, c'est un batteur
fantastique. Alors ça m'inspire ! On a plaisir à jouer avec
eux. Je m'amuse avec la musique, surtout quand je sais qu'ils sont à
l'aise. Parfois, quand vous vous débattez avec de la musique compliquée,
vous ne vous amusez vraiment pas.
LBB : Apparemment l'atmosphère du concert
vous a également plu. Etait-ce la même chose en Martinique
?
MS : Super ! C'était très agréable.
Et en même temps très relax. Tout le monde avait l'air d'apprécier
la musique. Alors, je passe vraiment un bon moment ici. Vous savez, c'est
la première fois que je viens en Guadeloupe et en Martinique. Mais
j'ai l'intention de revenir ! Ca paraît vraiment cool, et il y a
un véritable intérêt pour le jazz. En fait ce n'est
pas véritablement une surprise, parce qu'il y a tellement de musique
naturellement sur ces deux îles !
LBB
: Il y a une sorte d'engouement actuel de nombreux jazzmen américains
pour les musiques caribéennes. Est-ce que vous connaissez un peu
le travail de David Murray, Kenny Garrett… ?
MS : Je connais un peu ce que fait Kenny, parce qu'il
est sur le même label que moi. Il est toujours en train d'essayer
des trucs différents, différentes sortes de musiques. En
fait, je ne suis pas un expert en musique caribéenne, mais j'aime
le feeling et les vibrations que ça dégage. J'aime bien
ces musiques, même sans les avoir vraiment étudiées.
Et puis, il y a aussi des similarités avec certaines musiques africaines.
J'aime bien juste saisir le feeling de la musique, et ensuite l'inclure
dans ce que j'écris. Comme ça, c'est dans l'air, c'est juste
un parfum, plutôt qu'une immersion totale dans une certaine sorte
de musique. J'aurais bien sûr besoin d'écouter plus attentivement
mais vous savez, on peut tout trouver à New York !! Ceci dit, en
fait, la chose que j'ai le plus étudié est quand même
le jazz lui-même. Et particulièrement le be-bop, en écoutant
Charlie Parker, Sonny Rollins, John Coltrane et Miles Davis. C'est vraiment
là-dessus que je me suis concentré. L'autre point important,
c'est que j'essaie de jouer des lignes de cuivres à la guitare.
J'écoute beaucoup de joueurs de ténor. Et j'ai aussi beaucoup
joué avec de grands joueurs de ténors comme Joe Henderson,
bien sûr Bob Berg, et aussi Michael Brecker. Il y a souvent beaucoup
de saxophonistes ténors dans mes groupes. Par exemple actuellement
Bob Franceschini, qui aurait dû faire la tournée avec nous…
mais il vient d'être papa !
LBB
: Vos deux derniers albums, "Voices" et "These Times",
marquent un changement radical dans votre production, en faisant apparaître
la voix.
MS : Cela faisait longtemps que je voulais faire quelque
chose avec la voix. Parce que quand je joue, je chante les mélodies.
Quand j'essaie d'écrire, je chante d'abord, puis je joue à
la guitare, et enfin j'ajoute les accords. C'est aussi simple que cela.
Donc c'est souvent conçu comme une chanson. Parfois j'écris
des lignes plus difficiles à chanter, plus be-bop, mais en général,
ma musique est, disons, "chantable" ! En fait depuis longtemps
de nombreux chanteurs me demande à chanter mes musiques, à
y ajouter des paroles. Alors quand j'ai rencontré Richard, il y
a plus de dix ans maintenant – il jouait avec Joe Zawinul et moi
je tournais avec mon groupe avec Bob Berg – je suis allé
le voir – j'avais déjà entendu parler de lui –
et je lui ai dit : "Man, il faut qu'on joue". On est monté
dans ma chambre d'hôtel – un peu comme celle-ci, et on a joué
toute la journée avant le concert. Richard s'est mis à chantonner
certains de mes morceaux, et là j'ai réalisé que
ça sonnait vraiment très bien. De ce jour là, je
me suis dit qu'il faudrait que je fasse quelque chose avec la voix. Plus
tard, alors que Richard s'était installé à New York,
je l'ai appelé et je lui ai dit que je voulais essayer ça.
Je lui ai joué quelques morceaux au téléphone, en
lui
demandant ce qu'il en pensait, s'il pensait que ça pourrait marcher…
Il m'a dit, "Mike, c'est superbe, vas-y !". Alors j'ai fait
"Voices". Richard a chanté trois chansons, et Elisabeth
Kontomanou en a chanté une autre. Ils chantent aussi sur le nouvel
album "These Times", et bien sûr Richard est très
présent également à la basse sur les deux disques.
C'est vraiment renversant, c'est un musicien incroyable, tellement naturel,
et avec une oreille incomparable et un feeling extraordinaire ! Il me
rappelle beaucoup par son énergie – enfin je parle de son
jeu de basse – Jaco, avec qui j'ai joué pendant des années.
D'ailleurs il est lui-même très influencé par Jaco.
Il a ce même genre d'esprit "rock'n'roll". C'est un tueur
à la basse, il a l'esprit du rock, et j'adore ça ! Ca me
convient très bien ! Et en plus il s'amuse. Souvent je joue avec
des types très bons, mais qui sont tellement sérieux sur
scène, ça me démonte, je leur dit : "Hey, qu'est-ce
que vous avez ? On ne joue que de la musique, vous savez !". Alors
jouer avec Richard, c'est vraiment du bonheur.
LBB
: Du coup on retrouve beaucoup d'influences africaines dans les compositions.
MS : Oui, un peu plus, parce que dès que Richard
commence à chanter, même si le morceau n'est pas africain,
il apporte sa vibration, et immédiatement, ça sonne africain
! Il faut donc écrire avec ça en tête, et adapter
les arrangements. J'ai auditionné beaucoup d'autres chanteurs pour
le disque. Ils étaient très bons, mais avec un son trop
conventionnel, made in the US ! Ca ne marchait pas aussi bien que ça
pour ma musique. Alors j'ai écouté Elisabeth Kontomanou
qui a une voix beaucoup plus originale. Elisabeth est originaire de France,
sa mère vient de Grèce et son père est africain.
Du coup, elle a un style très inhabituel, une influence "world"
dans la voix, que j'ai préféré pour ma musique.
LBB : Avez-vous dû adapter votre jeu de
guitare à ces nouvelles influences ?
MS : Non, j'ai gardé mon son d'origine. Je tiens
ça de Miles. Si vous prenez un solo de Miles Davis dans "Kind
of Blue" et un dans "Bitches Brew" par exemple, deux albums
très différents, Miles sonne toujours comme Miles. Il n'a
pas vraiment changé. Il changeait plutôt ce qu'il y avait
autour de lui. De cette façon, vous gardez une forte identité.
LBB
: Dans les ballades, le son de la guitare et la voix se marient particulièrement
bien
MS : Je pense que c'est un bon mélange. J'essaie
toujours d'avoir un son qui s'approche de la voix à la guitare,
c'est ce que je recherche naturellement. Parce que j'essaie de chanter
quand je joue. J'essaie toujours d'obtenir ça, quelle que soit
la manière, que ce soit un effet, un réglage sur l'ampli…
Naturellement, la guitare est plutôt un instrument percussif et
moi, je cherche à obtenir un son plus lissé, vocal, comme
les lignes musicales des cuivres. Alors effectivement le mélange
prend plutôt bien, et surtout avec la voix de Richard.
LBB : Quels sont vos projets actuels ?
MS : Je ne suis sûr de rien pour l'instant. Je voudrais
d'abord faire un petit break parce que pour l'instant cet album est encore
très récent. Cependant, je vais probablement continuer un
peu dans la même direction que les deux derniers albums. Je sens
que j'ai envie de continuer à faire quelque chose avec Richard,
et si vous avez Richard sur un disque, vous avez forcément des
voix ! J'écris un peu dans ce sens pour l'instant. Mais tout n'est
pas prêt encore. D'un autre côté, j'aimerais enregistrer
un disque live en studio, avec différents musiciens, Lincoln Goines
par exemple, ou encore Dennis Chambers, Lionel Cordew, essayer différentes
combinaisons. Enfin, j'ai différentes idées.
LBB
: Quelles étaient vos influences musicales au départ ?
MS : Quand j'étais vraiment jeune, le rock. Je
jouais aussi un peu de blues, et le blues est toujours resté quelque
part en moi. C'est une grande source d'inspiration, BB King…. Et
bien sûr, Jimi Hendrix, mais aussi Jeff Beck, les Beatles, les Stones.
Puis en fait, assez rapidement, j'ai plongé dans le jazz, et plus
j'étais dedans, plus j'ai aimé ça. Il a fallu aussi
que j'étudie plus, parce que c'était plus dur. Mais je n'ai
jamais tourné le dos au rock ni au blues. C'est dans mon cœur.
Par ailleurs, ma mère jouait beaucoup de musique classique.
LBB: Et aujourd'hui, qu'est-ce que vous écoutez
comme musique ?
MS: Aujourd'hui, énormément de choses différentes.
Je prends beaucoup d'inspiration chez ma femme, Leni Stern. Elle joue
de la guitare et elle chante. Elle est plutôt tournée vers
la world music, et elle étudie le chant Hindou. Tous les matins
elle joue de la Tamboura au réveil, en chantant. Et j'aime ça.
Elle rapporte toujours des CD à la maison, d'Inde, du Pakistan,
par exemple Nusrat Fateh Ali Khan. Alors quelque part, on retrouve certaines
de ces influences dans mes derniers albums. Mais il y en a bien d'autres,
Kenny Garrett par exemple. Comme j'enseigne, je prends aussi beaucoup
chez mes étudiants. De mon côté, j'étudie d'ailleurs
aussi, avec Charlie Banacos. C'est un musicien fantastique, il est de
Boston, il joue du piano et il enseigne tous les instruments. Il ne donne
jamais de concerts, mais il est très connu, un peu underground,
surtout par le bouche-à-oreille. Je prends des cours par correspondance
avec lui, il m'envoie les leçons, je joue et je lui renvoie…
Il y a tellement de choses à apprendre, c'est incroyable ! Tellement
de nouveaux musiciens, très bons… Et puis j'écoute
aussi du classique, Bach, Stravinsky… Alors j'ai l'impression que
plus je plonge dans la musique, moins j'en sais. Man, the more you know,
the less you know!
LBB: Merci Mike.
MS: C'était un plaisir.
|