| C’était
un vendredi du mois de décembre, un peu pluvieux. Le temps d’avaler
un sandwich et nous voilà déjà derrière les
épaisses tentures sombres de la scène de L’Artchipel.
Balance quelque peu électrique (le contrebassiste est encore dans
l’avion), elle nous apparaît dans la douce clarté des
projecteurs. Petit bout de femme au visage finement dessiné, mais
qui vous regarde droit dans les yeux quand elle vous dit bonjour. Elle,
c’est Laïka Fatien venue en quintet pour un concert unique
à la Scène Nationale de Guadeloupe.
« Personne
n’a un briquet ? » demande-t-elle, alors que nous nous
dirigeons vers la loge. Baguette d’encens allumée, elle nous
parle de sa façon de vivre la musique…
Le
concert a commencé devant une salle pas tout à fait remplie.
Appelé en catastrophe, c’est le contrebassiste guadeloupéen
Max Fontès qui assurera une bonne moitié du concert. Quelques
standards battus par Daniel Bruno-Garcia (batterie) permettent à
David El Malek (sax) de faire montre de son sens du développement,
mais surtout à faire patienter l’auditoire jusqu’à
l’arrivée de Jules Bikoko Bi N'Jami (contrebassiste officiel).
Laïka arrive ; on la sent tendue. Sa silhouette menue n’occupe
pas beaucoup de place sur la scène, pourtant il suffit qu’elle
ouvre la bouche pour que l’espace se remplisse des vibrations de
sa voix pure et sans artifices. « Je suis très attachée
au texte, et pour moi une chanteuse est une conteuse. On doit raconter
quelque chose, et cela pour moi est plus important que le travail du son.
Travailler un son…Je ne suis pas de cette école là
; et de ce point de vue, Rachelle Ferrel est pour moi une sorte de mutante
»
Duo
piano et voix. Le chant étire sa ligne délicate et naturelle
mais extrêmement précise tant dans l’intonation que
dans l’articulation. Chaque mot, chaque syllabe des textes qu’elle
interprète est délivré avec un travail de ciselure
extrême. Précisément, mais avec une sensibilité
rare, des histoires se racontent au-dessus d’un tapis d’accord
que Pierre de Bethmann (piano) délivre en apesanteur ; égrènement
fantastique de notes…
Jules Bikoko Bi N'Jami
arrive enfin, se confondant en courbettes et en muets mea culpa. Après
la pause la musique reprend, le chant de Laïka aussi. « Le
scat ne m’intéresse pas. Si ce n’est pas fait à
la mesure de mon exigence, je ne sors pas une note, ni en répétitions,
ni en concert. Je suis très perfectionniste, d’une grande
exigence avec les autres et avec moi-même. »
Comme
sur son dernier album (« Look at me now »), le chant du saxophone
semble prolonger le chant vocal comme un double instrumental. D’ailleurs
c’est comme si elle laissait le soin à David El Malek de
poursuivre un autre chant, celui beaucoup plus intérieur de l’improvisation.
Résidant à
Madrid depuis trois ans, Laïka Fatien, chanteuse/comédienne
( elle fait aussi du théâtre) n’en est pas moins une
mère de famille attentionnée. « Je n’ai
pas beaucoup écouté de musique antillaise. Je connais Mario
Canonge et Alain Jean-Marie, d’ailleurs plus personnellement
que par leur musique. Je suis tellement perfectionniste que le peu de
temps que j’ai, je le consacre à mes enfants ou à
travailler un point particulier dans ma pratique personnelle. »
Après le concert
nous nous retrouvons dehors. La pluie a presque cessé. En jeans
et basket elle nous dira au revoir, avec cette même chaleur irradiée
de sa face. « We just look at you now, grande Laïka ! »
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