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Bananier Bleu : "Jazz Ka Philosophy" est le titre de ton
dernier album. C'est tout un programme en soi. Tu avais précédemment
commencé à défricher le terrain avec "Accoustick
Voyage". Quelle est cette philosophie que tu cherches à développer
?
Franck Nicolas : Le Jazz-Ka s'accompagne d'une certaine philosophie
que l'on peut présenter en trois points : d'abord témoigner
du Mal pour faire le Bien, c'est-à-dire peindre le tableau de l'esclavage
en délivrant un message de paix et de liberté, ensuite,
l'épicurisme insulaire, et enfin la quête de la spiritualité
et de la perfection à travers l'art. C'est une philosophie de vie
où l'art constitue un véritable épanouissement moral
et intellectuel.
LBB : Il y a un engouement très actuel pour le Jazz-Ka (ou
le Ka-Jazz !). Je pense en Guadeloupe à des groupes comme Simen
Kontra, ou le travail de Kafé, et à l'étranger à
la rencontre de David Murray et Guy Konket. En quoi ta musique se démarque
t-elle de celles-ci ?
Franck : Tous ces groupes de Ka recherchent leurs racines à
travers la musique, mais attention, faire du Jazz, c'est maîtriser
le language rythmique et surtout harmonique propre à cette forme
d'art. C'est être capable d'improviser sur des standards tels que
"All the things you are", "Body and soul", "Giant
Steps" ou encore "Moment's notice". Mais c'est tout d'abord
posséder un son Jazz, chose que peu de non-américains ont.
Le Jazz est une culture et avant de s'en réclamer, il faut maîtriser
son language, ce qui demande des années de travail et de sacrifice.
Il faudrait avoir plusieurs vies pour atteindre la perfection dans cette
musique !! Pour moi
, les groupes de Gwo-Ka comme Simen Kontra, Van Lévé, Horizon
ou Kafé ne font pas du Jazz-Ka, mais du Gwo-Ka moderne, ce qui
est tout-à-fait à leur honneur puisque ils défendent
les couleurs de la Guadeloupe. J'aime la conception de Kafé qui
veut retranscrire les chants des esclaves travaillant dans la canne à
travers les improvisations des solistes. J'aime également celle
de Van Lévé, qui a beaucoup été influencé
par le Jazz-Rock. Pour moi, tous ces groupes font du Gwo-Ka avec de l'improvisation
propre au Ka, mais ne font pas du Jazz proprement dit. C'est tout-à-fait
l'inverse avec les expériences faites par David Murray, Archie
Shepp ou Ravi Coltrane. J'ai bien écouté et analysé
leur travail. C'est très bien que des jazzmen américains,
mondialement connus, s'intéressent au Ka, mais ils ne possèdent
pas notre culture et ne maîtrisent pas nos subtilités rythmiques
; dans leurs mélodies les accents du Ka sont inexistants. Le résultat
n'est autre qu'une superposition du Jazz sur le Ka et non une véritable
fusion entre les deux musiques. Pour ma part, je pense sincérement
avoir trouvé l'alchimie qui allie le Jazz et le Ka, tout simplement
en réunissant des musiciens qui maîtrisent aussi bien le
language du Ka que celui des standards du Jazz. Pour moi, le véritable
Jazz-Ka est né à New York en septembre 2002, lorsque pour
la première fois, j'ai entendu le Jazz et le Ka se fondre totalement
pour donner une nouvelle musique, à la fois roots et avant-gardiste.
LBB
: Tu vis à Montpellier. Est-ce que le message et les nuances
que tu fais passer dans ta musique sont perçues par le public en
métropole ?
Franck : En France, le public découvre le Jazz-Ka avec enthousiasme.
Les oreilles averties se disent étonnées d'entendre une
telle musique, car on a pour habitude d'associer les Antilles françaises
au zouk. Le Jazz-Ka est une musique savante et présente une autre
facette culturelle de la Guadeloupe.
LBB : Alain Jean-Marie au piano, Magic Malik à la flûte,
Jacques Schwarz-Bart au saxophone, sans oublier Joby Julienne et Sonny
Troupé, l'essentiel des musiciens qui t'accompagnent, toi y compris,
sont guadeloupéens, et qui plus est d'envergure internationale.
C'est un pari réussi ? C'était important de réunir
un tel casting ?
Franck : J'ai voulu partager ma musique avec quelques uns des meilleurs
musiciens guadeloupéens du moment. C'est une chance, et je suis
heureux d'avoir pu réunir cette équipe formidable qui a
pu enregistrer mes compositions parfois complexes, sans répétition
aucune. Je tiens à ajouter que Sonny Troupé est le premier
tambouyé que je vois jouer en lisant une partition, que Lonnie
Plaxico est le premier américain qui a compris et intégré
dans son jeu le rythme du Ka à la contrebasse, et que Louis Allèbe
Montjoly de Montaigne, seul martiniquais du groupe, est pour beaucoup
de musiciens, un vrai génie de la percussion. A treize ans, il
jouait déjà avec Marius Cultier.
LBB
: Pourquoi avoir choisi d'enregistrer à New-York ?
Franck : New York est une ville qui vous fait sortir des tripes
tout ce que vous avez. On s'y sent tout petit et en studio, quand vous
savez que la veille il y avait à votre place Freddie Hubbard ou
Bob Berg, vous n'avez que deux choix, ou bien abandonner tout de suite,
ou bien donner tout ce que vous avez en vous. J'ai enregistré chez
Joab, chez Deb's, chez Cassin en Guadeloupe, dans le Sud de la France
à Perles les Fontaines et Recall (les deux meilleurs en France
pour le Jazz), à Polygone à Toulouse, dans les plus grands
studios parisiens (Plus XXX). J'ai également enregistré
des disques en Allemagne, en Belgique et à Londres. Mais je n'ai
jamais eu un aussi bon son de trompette qu'à New York, et pour
cause, on y retrouve les meilleurs ingénieurs du son du monde.
LBB : Où peut-on se procurer tes disques ?
Franck : Malheureusement, actuellement, on ne peut trouver aucun de
mes trois derniers disques car je cherche à les faire rentrer sous
un gros label de Jazz ou un bon distributeur.
LBB : En regardant en arrière, que de chemin parcouru depuis
Maggnetick ! Comment vois-tu ton évolution musicale depuis cette
période ?
Franck
: Quand j'ai eu dix ans, mon père a décidé que
je ferais de la trompette. Quelle heureuse idée il a eu ! Car j'ai
aimé cet instrument comme s'il faisait partie de mon corps. J'ai
travaillé chaque jour un peu plus et aujourd'hui, à la trentaine,
la trompette commence tout juste à me rendre l'amour que je lui
voue. J'ai vu des musiciens qui faisaient des progrès énormes
en très peu de temps, d'autres qui stagnaient. Moi j'ai connu une
évolution progressive, mais permanente. Dexter Gordon disait que
la musique, c'est comme un arbre qui pousse en vous inéluctablement
et occupe peu à peu tout votre être et votre âme. Je
crois que c'est la vérité.
LBB
: Question rituelle : qu'est-ce que tu écoutes en ce moment
?
Franck : J'écoute toujours Miles, Coltrane, Monk... mais
j'écoute beaucoup de musiciens de la nouvelle génération
comme Roy Hargrove, Ravi Coltrane, Mark Turner, Greg Osby ou Brad Meldhau.
Je me sens proche d'eux car ils ont intégré tout l'héritage
du Jazz classique, et ils apportent des horizons nouveaux au Jazz d'aujourd'hui.
LBB : Et quels sont tes projets dans l'immédiat ?
Franck : Après la tournée avec Randy Weston et Kafé,
je joue une semaine à Paris avec Alain Jean-Marie et son concept
Biguine Réflections. Les Festivals de Jazz de Ramatuelle, Junas,
Nice et Marciac sont en prévision. Mais le plus important pour
moi, c'est de trouver un label ou un distributeur pour mes disques. Je
mets tout en oeuvre pour faire tourner mes deux concepts musicaux : Kiss
in Paris (le Jazz sur la chanson française) et Jazz-Ka Philosophy,
musique 100% guadeloupéenne avec laquelle je souhaiterais bien
faire le tour du monde pour faire connaître à la planète
entière, les belles et riches couleurs du joli papillon qu'est
la Guadeloupe.
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