LBB : Trois ans après le premier disque
du groupe vous sortez "We want you to say… ", le deuxième
disque studio de "Sakésho". Peut-on désormais
parler d’un vrai groupe ?
Mario
: Oui c'est un groupe. En fait, ça l’était
déjà depuis le premier disque, parce qu’avant de trouver
le nom "Sakésho", on jouait déjà ensemble,
simplement en mettant nos quatre noms. Et puis on a compris qu'il fallait
qu'on monte un groupe. En plus chacun de nous avait sa carrière
personnelle, donc c'était mieux de décider d'un nom de groupe.
Et donc dès le premier album, on savait qu'on allait quelque part.
On a fait ce premier album, on a fait le DVD à LaKasa, et puis
ce 2e album, qui en somme a tardé un petit peu. Nous l'avons enregistré
au mois de décembre et il est sorti il y a à peu près
un mois [NDLR : juin 2005]. Il s'appelle "We want you to
say... Yeah" et comme d'habitude, ce sont des compositions, et ensuite,
c’est le fruit d’une collaboration des musiciens pour monter
l’ensemble.
Michel
: C’est un groupe, et c’était déjà
le cas pour le premier album. Mais à l’époque Andy
Narell habitait encore sur le continent américain, et il était
obligé de faire la navette, donc c’était moins simple.
On s'appelait souvent mais tout était un peu à la va-vite.
Il y avait certains concerts où on se voyait juste la veille, on
répétait une fois et on partait. Aujourd'hui il y a plus
de proximité, donc c'est plus construit. On a pu consacrer un mois
à avoir un vrai programme pour répéter, préparer
des morceaux pour le groupe. C'est moins éparpillé, on se
connait mieux tous. Du coup ça devient un vrai groupe, il y a un
son qui se forme. Il y a toujours eu cette envie, et l'idée du
groupe est née dés le début, dès qu'on s'est
vus, dès qu'on a joué ensemble. Mais c'est vrai qu'il y
a plus de cohésion aujourd’hui, et dans le deuxième
album, ca se ressent tout de suite... Le son surtout, tout est plus compact,
c'est un album très cohérent, qui nous ressemble et qui
porte notre signature
Jean-Philippe
: En fait chacun compose des morceaux pour le groupe, mais on
a beaucoup travaillé ensemble en répétition. On apporte
la base, et en répétition, on travaille vraiment les arrangements,
l'idée, ensemble. Comme on avait beaucoup répété
pour ce deuxième album, on est arrivés en studio en sachant
précisément ce que l'on allait faire.
LBB : A la base "Sakésho" est
une structure musicale assez typée avec piano et steel pan. Comment
renouvelle-t-on le discours sur un deuxième album ?
Michel
: Oui, les thèmes sont construits comme ça, avec
cette structure. Maintenant on peut améliorer en y mettant de la
voix, ou des invités... c'est comme ça qu'on arrive à
améliorer et c’est un peu ce qu’on a ébauché
ici..
Mario
: Et bien en fait, je suis sûr, que cet album est plus
abouti que le premier, tout en restant dans la continuité de ce
que nous avions fait... C’est plus abouti, et avec de très
belles compositions et un très beau son.
LBB: L'album est plus varié que le premier.
Il y a une touche évidemment caribéenne, mais pas seulement
loin de là, avec des ouvertures sur beaucoup d'autres choses, du
groove, des influences plus ethniques...
Mario
: Effectivement. C'est vrai que Michel et moi avons un peu tendance
à vouloir ouvrir la musique, même si on veut garder ce côté
caribéen qui fait l'authenticité de "Sakésho".
On est très ouverts sur ce qui est moderne, sur des suites harmoniques
pas forcément très logiques, des choses comme ça.
On retrouve ce petit côté dans certains morceaux, où
on ne sait pas exactement où est le premier temps... où
les choses sont un petit peu déstabilisantes, mais c'est justement
ce côté un petit peu moderne qui nous intéresse, qui
est ce que font un peu les jeunes musiciens de jazz maintenant.
Michel
: J'ai toujours pensé qu'il fallait essayer de faire des
choses avec à la fois une identité, tout en restant ouvert.
Je n’ai pas envie d'enfermer les choses. Même si c'est un
groupe caribéen à la base - et on veut toujours mettre des
étiquettes - il faut être de notre temps dans le sens où
on peut proposer des choses différentes qui font que les gens vont
se poser des questions, avoir des doutes : "Tiens, c'est original
ça, d'où ça sort ? C’est qui cette voix africaine
?", "Est-ce que ce sont des antillais ? Est-ce que
ce sont des africains, des américains, des européens ?",
tu vois ? Et le son pour moi, il doit être universel.
Jean-Philippe
: Je pense que c'est tout de même la continuité
du premier, et en fait c'est toujours du jazz, mais avec des racines caribéennes,
je dirais même afro-caribéennes. Parce qu'on prend nos rythmes
antillais mais aussi en même temps toutes nos influences. Le fait
de vivre à Paris nous met au contact de toutes les influences africaines,
maghrébines… Il y a vraiment beaucoup d'influences musicales,
donc du coup on est vraiment à l'écoute. Pour ça,
Paris est un bon endroit… pour la musique d'ouverture.
LBB : Jean-Philippe, accompagner un steel pan
qui est déjà à la fois une percussion et un instrument
harmonique, est-ce différent d'accompagner un piano ?
Jean-Philippe
: Et bien justement, c'est bien résumé, il y a
ces deux côtés, mais surtout, c'est un instrument très
envoutant, prenant, planant. C'est un peu comme s'il y avait des nappes,
des tenues qui sont très belles et c'est vrai que c'est vraiment
différent du piano. Mais bon, j'aime beaucoup, Andy est fabuleux
en plus, très juste, très mélodique, et surtout,
il a un jeu très fluide et très souple en fait. Et moi,
je sais que quand je l'accompagne, j'essaie de baisser, notamment dans
les chorus, pour qu'on l'entende bien, et surtout, de l'accompagner aussi
"plus souple", qu'un sax par exemple, ou un instrument où,
en tant que batteur, tu peux "envoyer" ! En général,
les batteurs aiment bien les saxes parce que quand ça s'envole,
ils peuvent taper ! Mais pour le pan, j'aime bien le côté
souple, envoutant, le son qui tourne avec une couleur si particulière.
Je vais jouer un peu plus sur les cymbales que sur la grosse caisse !
LBB: Dans certains morceaux, on se rapproche un
petit peu de l'esprit de "Rhizome"... Comment faîtes-vous
la différence entre ces deux projets ?
Mario
: C'est peut-être plus dans les compositions de Michel.
Parce que justement dans ce que j'ai choisi de faire sous mon nom, je
vais dans une direction un peu plus "hard", je peux me permettre
d'être un peu plus caribéen que Michel dans «Sakésho».
Mais ceci dit, je trouve toujours le moyen d'y insérer des petites
choses modernes.
Michel
: En fait, c'est tout simple, parce que Rhizome, c'est le projet
de Mario et «Sakésho» un projet de groupe, dans lequel
je ne vais pas "imposer" quoi que ce soit. Pour « Rhizome
», je peux me permettre de proposer des choses. D'ailleurs Mario
était venu répéter à la maison, il voulait
avoir mon avis, sur la musique, sur le concept... Par exemple il voulait
inviter des gens, et il ne savait pas qui choisir. Au départ il
était parti sur l’idée de préparer des maquettes
chez lui comme d'habitude, de programmer des choses. J’ai au contraire
insisté pour qu’il ne fasse pas cette erreur : "Tu
veux faire un album qui soit plus jazz, tu dois laisser au musicien que
tu invites la possibilité de mettre sa patte, et donc ne rien lui
proposer d'autre que des accords sur la partition, lui dire que c'est
un 3 temps ou un 6/8 et le laisser faire ce qu'il veut. Si c'est le musicien
que tu aimes, il fera des choses qui vont surprendre et ça va emmener
la musique ailleurs." Donc mon influence elle était juste
limitée à ça, à proposer des choses et puis
si, le seul accord qu'on a eu ça a été de dire ok,
on part à deux aux Etats-Unis, les mains dans les poches et tu
appelles les mecs sur place et on ira en studio et tu auras le son que
tu veux avoir, qui soit un son jazz, le son que tu aimes entendre dans
les albums qui arrivent des États-Unis par exemple. Dans "Sakésho",
comme c'est déjà un groupe et comme on se connait, quand
on joue les morceaux, on les joue ensemble déjà, et quand
on dit mazurka, les gens connaissent, on n'a pas besoin de dire ce que
c'est qu'une mazurka. Si tu dis mazurka à Horacio Hernandez, il
ne sait pas ce que c'est, donc tu lui dis ce que c'est comme rythme, mais
tu ne vas pas t'amuser à lui montrer, tu ne vas pas lui dire qu’il
faut jouer comme ci, qu’il faut croiser les bras comme ça...
donc tu lui dis ce que c'est, et puis à lui d'adapter et c'est
là que ça devient intéressant. Alors qu'automatiquement,
avec "Sakésho", on fait une mazurka, qui est jouée
traditionnellement !
Pour ce qui est de la basse, moi j'ai été formé différemment
de ce qui se faisait aux Antilles à l’époque : entre
le compas haïtien, les boléros et la biguine, le rôle
du bassiste, c'était tout simple. Tu t'en tenais à tenir
le rythme et les basses, un point c’est tout. Moi, j’ai appris
la basse à la camerounaise. Là, je pouvais m'exprimer, donc
j'ai plongé dans ce style là, et j'en ai gardé l'influence,
c'est évident. Du coup j'ai toujours conçu mes basses mélodiquement.
Mais basses sont très mélodiques quand je joue, rythmiques
et mélodiques, pour moi c'est une des meilleures écoles
en fait. Et ça m'a amené à construire mon jeu différemment.
Par exemple j'ai composé un morceau en commençant à
la basse, tout en harmoniques, qui est devenu une espèce de morceau
latino... c'est un 5 temps, avec beaucoup d'influences latines mais très
léger, tout est suggéré, ce n’est pas lourd.
L’autre différence entre les deux projets, c’est le
son. Je pense qu'un son de groupe, c'est un son de groupe et un projet
c'est un projet. Le prochain projet de Mario ne ressemblera pas à
Rhizome. A l’inverse, pour «Sakésho», on cherche
tous à avoir un son qui nous soit propre. Il faut que même
si tu fais dix albums, à la première écoute, tu puisses
dire « ah, c'est «Sakésho» ça »,
même si c'est un nouveau morceau. Quand Sixun faisait un nouvel
album, du premier au dernier, tu avais un cachet, sans qu'il y ait eu
un désir de se dire, ah, il faut qu'on fasse attention. Tu ne te
poses pas la question de savoir quel son tu as, mais le son est là.
Souvent, quand un groupe nait, les gens ne savent pas pourquoi ils veulent
faire le groupe, mais ils savent qu'il y a un truc qui se passe et que
cette petite étincelle qu'il y a , c'est ça qui fait qu'il
y a un groupe, et que les mecs tiennent 5, 10 ou 15 ans
LBB: Un groupe, c’est la gestion d’influences
multiples...
Michel
: Dans chaque groupe, tu as des identités, des caractères,
autant que de musiciens, autant d'influences. Pas de conflits, mais des
rencontres. Parfois ça frotte un peu aussi, et au bout, ça
donne un son. Par exemple avec Sixun en vingt ans, il n'y a pas eu une
fois où quelqu'un a composé un morceau et les choses se
sont passées simplement. Dès qu'on apporte des arrangements,
des idées, ça part dans tous les sens. Et même quand
tu apportes une composition, tu l'entends toi dans ton oreille, et quand
tout le monde met son grain de sel, à l'arrivée, ça
n'a plus rien à voir avec ton idée de départ ! C'est
ce qui fait un groupe, c'est ce qui fait qu'un groupe peut sonner sans
que les membres du groupe sachent ce qui va advenir de tel ou tel morceau
et c'est ce qui est intéressant, qu'on se surprenne nous-mêmes.
Ewa Belia, de Jean-Philippe est un morceau qui nous a surpris nous-mêmes.
Quand il a apporté le morceau à la base, c'était
un bélia presque traditionnel, et puis on a rajouté les
harmonies de Mario, les influences des uns et des autres… pour arriver
à ce qui est finalement gravé. Et le cachet est là.
Par exemple Andy est quelqu'un qui aime la tradition, qui aime les sons
traditionnels des Antilles des biguines et des mazurkas, et moi qui suis
pourtant martiniquais, j'essaye de moderniser plus, d'ouvrir et que le
cachet mazurka ne soit pas évident, aux yeux des autres en tous
cas !
LBB : Effectivement on trouve enfin sur ce disque
une composition de Jean-Philippe !
Jean-Philippe
: Et oui ! C'est vrai ! [rires] Ewa Belia. Alors en
fait ce morceau au départ, je l'ai composé, mais je pensais
au rythme traditionnel martiniquais, le bélia. Vraiment j'adore
ce rythme là, parce que c'est toujours en l'air, jamais sur le
temps précis, comme la mazurka par exemple. Le marqueur est vraiment
toujours en l'air, et il y a juste le ti-bois qui marque le temps, et
ça me plait, parce que du coup je trouve que ce rythme est lancinant,
envoutant. C’est ça l’idée de cette composition,
que ça se balade comme ça, sans qu’on sache exactement
comment... On sent que c'est quelque chose qui roule, mais si on décortique
le rythme, on s’y perd rapidement ! Et puis la cerise sur le gâteau,
c'est Angélique Kidjo qui a posé sa voix, et ça donne
vraiment une couleur spéciale, d'ouverture justement, vraiment
afro-caribéenne. Et je pense que si on avait appelé un chanteur
traditionnel martiniquais, ou guadeloupéen, ça aurait été
une tendance très caribéenne, mais on voulait vraiment de
l'ouverture, et Angélique est parfaite pour ça... et surtout
à la fin, elle amène ce côté vraiment africain,
le rythme du bélia se dédouble et on ne sait plus où
on est, en Afrique, aux Antilles... c'est vraiment intéressant.
LBB : Pourquoi avoir attendu si longtemps avant
de composer quelque chose ?
Jean-Philippe
: j'ai toujours eu des idées, mais jamais jusqu’à
aboutir véritablement à un morceau, je ne sais pas, peut-être
par paresse... Je me suis toujours un peu caché derrière
mon instrument. Mais là j'avais vraiment envie, parce que c'est
un groupe à quatre dans lequel on est vraiment investis, et c’est
motivant. J'avais envie de faire quelque chose d'original par rapport
au groupe, parce que l'idée c'était de faire des compositions
qu'on n'entend pas ailleurs, qu'il y ait vraiment un style «Sakésho».
Mario m'a beaucoup aidé après pour les harmonies, parce
que je ne suis pas pianiste. Mais en fait, tous m'ont aidé ! J'avais
des idées de base, des mélodies, mais ils ont mis la touche
finale, harmonique... et moi j'apporte le côté rythmique...
C'est vrai que même dans les autres morceaux, avec Michel, on a
apporté le côté rythmique. Par exemple Andy était
venu avec un morceau, au départ c'était un calypso et on
a proposé de changer. Mario a proposé un ska, mais en plus
moderne, enfin voilà... D'ailleurs on moment des répétitions
on avait finalement tellement changé la structure des morceaux
qu'on avait des doutes, on se trompait à l'enregistrement, "C'est
une fois, là ?" "Non deux...", on
était obligé de reprendre nos notes !
LBB: Cet album a obtenu trois étoiles dans JazzMan...
Mario : Ce qui est pour moi largement
insuffisant!
LBB: Finalement presque un peu décevant.
Est-ce le problème récurrent des musiques trop métissées,
finalement acceptées ni d'un côté ni de l'autre ?
Mario
: Non, je ne crois pas. Je crois que la vérité
c'est qu'en France les journalistes sont très frileux, et que même
s'ils pensent quelque chose, ils ont du mal à dire les choses vraiment.
Même pour Rhizome qui a obtenu pourtant quatre étoiles, -
parce que pour moi ça aurait dû être "Choc"
! Moi je suis convaincu que les journalistes s’observent entre eux,
et attendent celui qui osera le premier. Je pense que les journalistes
ont besoin de confirmations les uns des autres. C'est-à-dire que
si je sors un autre disque dans l'esprit de "Rhizome", peut-être
que là, même s'il est peut-être moins bien que "Rhizome",
et bien, j'obtiendrais le maximum... vraiment, je suis persuadé
de ça. Il n'y a pas beaucoup de prise de risque chez les journalistes.
Bon, il est vrai aussi qu’ils reçoivent énormément
de disques, et du coup il y a énormément de choses sur lesquelles
ils zappent parce qu’ils n’ont pas le temps. Mais en même
temps ce qui est bon et ce qui ne l'est pas est souvent très vite
décidé. Et ça peut avoir des conséquences
assez néfastes. A l’inverse, sur les sites internet aux Etats-Unis,
"Sakésho" est souvent beaucoup mieux côté
!
LBB : Quel est justement l’accueil réservé
à "Sakésho" hors de France ?
Mario
: "Sakésho" est un groupe qui tourne surtout
aux Etats-Unis et dans les Caraïbes, beaucoup moins en France...
mais ça viendra ! J'espère... ou tant pis ! En France on
est tellement - mais c'est pour tout, pas seulement la musique - on est
tellement conservateurs, tellement frileux de ce qui est, on a tellement
peur des découvertes qu'on passe à côté de
plein de choses et que tous les gens qui ont envie de créer, que
ce soit dans la musique ou ailleurs, ils se cassent !
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