Le
Bananier Bleu - Après « Papillon Ka » en 2005, tu reviens
cette année avec une nouvelle variation autour du ka et du jazz,
« Maman Gwada », enregistré avec la formation «
Manioc Poésie ».
Franck Nicolas - En entrant dans le nouveau millénaire,
il me fallait, en tant qu’artiste musicien, trouver de nouvelles
voies à explorer et de nouvelles portes à franchir ! Je
suis toujours à la recherche de nouveautés et toujours en
quête d’originalité ! Quand j’ai créé
le concept « Jazz-Ka Philosophy » à New York en 2002,
j’ai voulu faire évoluer le gwoka vers de nouveaux horizons
encore inexplorés ! J’ai pris beaucoup de risques, car même
si j’ai utilisé les bases traditionnelles du ka, j’ai
marié ces dernières au jeu harmonique du jazz new yorkais
d’aujourd’hui, et ceci sans aucune retenue ! Je suis guadeloupéen,
et pourtant je suis aussi bien un enfant de Miles, de Coltrane, de Monk
que de Vélo, Kafé ou Lockel ; j’ai voulu relier toutes
les influences qui étaient en moi et j’ai créé
tout naturellement, mon Jazz-Ka, qui est 100% gwoka et 100% jazz ! Mais
cette musique est instrumentale, il me fallait aller plus loin dans les
expériences avec le ka, et j’ai créé le concept
« Manioc Poé sie
». C’est un Jazz-Ka chanté, qui se tourne vers le monde
! En ce sens j’ai voulu représenter toutes les cultures qui
composent la société Antillaise d’aujourd’hui
: l’Afrique avec le balafon, la kalimba, l’Inde avec les tablas,
le Liban, la Syrie avec le chant de Keyko Nimsay, l’occident avec
les harmonies Jazz d’influences coltraniennes, et la Guadeloupe
proprement dite avec le ka, la konk a lambi et le son de ma trompette
! C’est une vision assez avant-gardiste qui risque de heurter les
sensibilités conservatrices, mais je suis un musicien qui pratique
un art authentique sans concessions, je vais là où mon esprit
m’emmène, sans aucune limite. Je regarde devant et fonce
vers l’avenir ! J'ai voulu dédier ce CD aux femmes et plus
particulièrement aux mères, car j'ai constaté qu'il
y avait à chaque fois de plus en plus de femmes qui venaient écouter
le jazz ka en concert, et beaucoup plus que le jazz classique par exemple
! J'ai constaté aussi que Manioc Poésie avait un fort succès
en live auprès de la gente féminine et c'est pourquoi j'ai
tenu à ce que cet album leur soit entièrement dédié
! Aussi, j'espère qu'elles seront réceptives et sensibles
aux compositions de cet album de jazz ka !
LBB - Dans ce disque tu chantes, d'où t'es venu cette envie, et
souhaites-tu poursuivre à l'avenir ?
FrN
- Je voulais simplement mettre des mots sur les mélodies
de ma trompette ! Pour tout dire, j’ai fait appel d’abord
à Patrick St-Eloi. J’ai gardé un contact avec lui
depuis l’époque de mon premier groupe de jazz-rock, Maggnetick.
Il venait souvent nous écouter et un soir il a fait le bœuf
avec nous ; ce fut une super expérience ! Je lui ai donc demandé
de chanter sur « Manioc Poésie » car j’aime beaucoup
sa voix et j’adore sa musicalité. Malheureusement, il était
en pleine réalisation de son prochain album et n'était pas
disponible. Je n'ai pas insisté et j’ai donc chanté
pour la première fois sur l'un de mes disques. Je ne suis pas un
chanteur mais un trompettiste qui chante ! J’ai une voix d’ado
et quand je suis en forme, la plupart du temps on me dit que ça
ressemble à du Henri Salvador. C’est un super compliment
pour moi, car j’adore ce musicien qui est l’un des plus grand
crooneur du monde ! Donc, je réponds oui, je vais poursuivre mon
boulot de trompettiste chanteur, mais uniquement dans le cadre de «
Manioc Poésie ».
LBB
- Peux-tu nous dire un mot sur les "nouveaux venus", qui n'en
sont pas vraiment d’ailleurs... En particulier ce disque met en
valeur le chant de Keyko Nimsay.
FrN - La voix qui chante vraiment, c’est celle
de Keyko Nimsay. Elle apporte un son nouveau, riche en émotions
et en accents ethniques des hauts plateaux d’Algérie ! Cette
atmosphère qui nait du mélange de sa voix nord-africaine
et du gwoka guadeloupéen donne, selon moi, quelque chose de tout
a fait original et inédit. Dans tous les concerts que nous avons
faits avec « Manioc Poésie », les gens ont adoré
ce mélange voix africaine et ka. Et ceci, est tout à fait
en accord avec la philosophie du groupe : pratiquer un métissage
culturel pour facilite le rapprochement des peuples et œuvrer en
faveur de la paix et de la fraternité !
LBB - Le choix de Jean-Christophe Maillard, qui pose une guitare
véritablement exceptionnelle dans cet album, semblait tout indiqué...
FrN
- Jean-Christophe Maillard est un grand guitariste et un accompagnateur
de rêve pour moi ! Depuis que j’avais écouté
son travail avec le gwoka sur son premier disque intitulé «
Ka Suite », je n’avais qu’une envie, l’appeler
pour jouer avec moi sur un projet Jazz-Ka ! J’étais sûr
qu’on s’entendrait bien car nous avons beaucoup de points
communs. C’est un musicien très sensible et très fin.
Sa virtuosité est toujours au service de la musique. J’adore
comme il accompagne les lignes mélodiques de ma trompette et la
façon avec laquelle il se pose rythmiquement sur le ka ! Il travaille
toujours en finesse, c’est un véritable artiste !
LBB - Je n'oublie pas ton nouveau contrebassiste, encore jeune, mais déjà
très intégré au groupe.
FrN - Voici la révélation du groupe : Fréderic
Léger est en effet un jeune contrebassiste de 25 ans, qui groove
avec une aisance tout à fait naturelle, sur des grilles harmoniques
très complexes, comme celles de Giant Steps ou de Moments notice,
et ceci tout en restant dans le swing du gwoka ! Il n’a que deux
ans de contre basse et deviendra à coup sûr, avec du travail
et de l’acharnement, un Lonnie Plaxico guadeloupéen !
LBB
- Il s’agit toujours de Jazz-Ka, et la rythmique y est donc primordiale.
FrN - J’ai avec moi mes amis de toujours, ceux
sans qui l’aventure du Jazz-Ka n’existerait pas : Louis Allèbe
Montjoly de Montaigne aux percussions, balafon, kalimba et tablas, Sonny
Troupé, le surdoué du tambour guadeloupéen, qui fait
un travail extraordinaire sur ce disque. Je peux dire encore une fois
: « Bravo Sonny, pour tes solos uniques et originaux, ton inventivité
est trop puissante ! ». Et puis son acolyte, Michael Voitus, qui
fait groover le boula d’une manière très spéciale
et très africaine ! J’ai une mention très spéciale,
pour le très jeune Arnaud Dolmen, qui n’a que 18 ans, et
qui séduit les foules dès qu’on joue sur scène.
Sa frappe est sèche, dynamique et pleine de fougue. Il a des idées
tout à fait nouvelles, qu’il explore de jour en jour. Il
a fait crier à plusieurs reprises le public du Sunset.
Il est vraiment le jeune espoir du Jazz-Ka. Son talent est surprenant
et grandissant ! Je salue également le talent de notre ingénieur
du son fétiche, Cédric Louis, qui a travaillé sans
relâche jusqu’aux confins de la fatigue extrême pour
enregistrer les dix-sept morceaux du disque ! Il manie l’informatique
avec génie et perfection et son mixage de l’album est extrêmement
pointu ! Il a vraiment saisi l’esprit du Jazz-Ka !
LBB - Tes projets semblent désormais s’enchainer
à un rythme soutenu, quelle est la suite prévue ?
FrN - Et bien, l’aventure du Jazz-Ka se poursuit,
grâce notamment à notre producteur allemand, Martin Hoffmann,
qui vient de créer le Label Jazz-Ka à Berlin ! Ensemble,
nous allons donc sortir « Jazz Ka Philosophy 1 » dans les
mois qui viennent. Le prochain projet de disque sera celui de la «
Fanfare Ka », qui connait déjà un vif succès
sur les scènes des clubs et des festivals en France et en Allemagne
avec la participation du très jeune et très talentueux Sylvain
Joseph au sax alto from Guadeloupe !
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